10 mai 2012

Madame Lambert

Posted in histoires d'animation, Non classé tagged à 1604 00 par yves clercq

Bonjour à tous,

pour entamer ce blog qui est encore en construction je vous propose un article publié dans la revue animagine il ya déjà presque 10 ans… si vous êtes sages la suite viendra bientôt……

Comme toute les semaines Catherine, l’animatrice de la résidence organise une sortie au centre commercial avec quelques résidents, en nombre limité (3 ou 4 maximums) afin de permettre un échange et une relation autre : cette sortie, très appréciée, par les résidents est aussi très demandée.

Cela faisait bien longtemps que Mme Lambert n’était plus sortie de la maison de retraite. Depuis combien de temps ? Elle ne le savait plus exactement, il y avait eu le décès de son mari, l’entrée en maison de retraite et cette maudite chute dont elle ne s’était toujours pas remise complètement. En ce début de mercredi après-midi, même si elle avait du mal à se l’avouer, Mme Lambert n’avait plus trop envie de changer ses habitudes et de raccourcir sa sieste pour aller au centre commercial : pourquoi avait-elle acceptée la proposition ? Elle ne le savait pas non plus, sans doute par désir de retrouver la vie comme avant, mais la vie comme avant c’était autrefois, quand elle était à la maison, dans un univers plus familier. La maison de retraite et le personnel n’étaient pas désagréables, mais ils semblaient parfois avoir du mal à comprendre qu’elle n’attendait plus grand chose de sa vie en dehors de quelques gestes de tendresses et d’affection, des nouvelles des enfants, évoquer des souvenirs et un jour rejoindre son mari, là-haut, pourquoi ne l’avait-il pas emmené avec elle ?

Au fond d’elle même, elle avait pourtant bien envie de sortir, de voir autre chose, d’autres visages que ceux des personnes âgées, mais tout ce bruit dans les magasins, la cohue, le regard des autres qu’il allait falloir affronter… Elle qui avait été si élégante, il allait falloir s’exhiber avec ce fauteuil roulant, dépendante, comme une petite vieille, et puis d’ailleurs, elle n’avait plus l’âge ! . Catherine s’était pourtant montrée bien persuasive, elle lui avait parlé des cadeaux de Noël qui feraient plaisir à ses enfants qui doivent venir la voir prochainement, du petit thé à la cafétéria, des illuminations et des sourires des enfants, et puis que l’âge c’était dans la tête que ça se passait. C’est vrai qu’elle était gentille la petite Catherine, jeune, dynamique et  toujours pleine d’idées farfelues, toujours prête à mettre de l’ambiance, à réconforter d’un sourire ou d’une parole gentille… Même si ses activités étaient parfois trop originales pour une vieille dame de 82 ans, Mme Lambert aimait bien faire plaisir à « sa » petite Catherine en participant aux animations, ça lui changeait les idées et puis, elle avait tellement l’air contente de s’occuper de vieilles personnes inintéressantes comme elle !

Cet après-midi là, Mme Lambert attendait donc, anxieuse, elle voyait l’heure défiler sur le réveil de sa table de nuit : elle avait mal dormi. Et si elle allait prendre froid en sortant ? Et puis elle s’en voulait un peu d’aller dépenser de l’argent alors que ses enfants se saignaient aux 4 veines pour lui payer sa chambre dans cette maison de retraite. Ce n’était pas sérieux : d’ailleurs sa hanche lui faisait mal ; et puis, qu’allait elle dire à Catherine à la cafétéria ? Il était facile de s’échanger des paroles dans les couloirs ou entre 2 activités, mais là,  un après-midi avec une fille que l’on connaît en fin de compte si peu ! Non la sagesse exigeait qu’il valait mieux rester à la résidence cet après-midi là, la petite comprendrait tout à fait… D’un autre coté cette opportunité elle l’attendait depuis  déjà plusieurs jours, elle avait envie de sortir de retrouver ses yeux d’enfants éblouis par les vitrines et les guirlandes, les papilles qui salivent à la vue des vitrines des chocolatiers…Décidément les choses n’étaient pas simples…

Catherine, était satisfaite : son projet d’arbre de Noël prenait une bonne tournure, le planning des animations pour les fêtes était bouclé et accepté par la direction, ce qui n’avait pas été chose facile, vu le caractère de Mr Robert le comptable qui rechigne au moindre achat de papier crépon « pourquoi donc vouloir fabriquer des guirlandes, de toute façon les petits vieux, ils n’ont pas besoin de tout ça… si j’étais le directeur je dépenserais autrement mon argent… »

Catherine avait une autre raison d’être heureuse, elle avait enfin réussi à persuader Mme Lambert de participer à la sortie course. Il lui en avait fallu du temps et de la patience pour lui faire accepter cette idée. Il faut dire que depuis sa chute, Mme Lambert avait plutôt le moral en dent de scie. Le psychologue avait beau dire que c’était une phase normale du travail de deuil, cela faisait de la peine de la voir replié sur elle-même, sans désirs, apathique.

Catherine n’osait pas se l’avouer, mais Mme Lambert lui rappelait sa grand-mère : elle aussi avait fait une chute, et avait par la suite entamée une dépression. Lorsqu’elle avait fait en l’espace d’un Week-end les 800 km qui la séparait de sa grand-mère, Catherine avait eu mal de la voir déprimée et sans désir : elle avait  pourtant bien organisé ce week-end, mamie était d’accord de sortir au restaurant et de quitter sa maison de retraite dans lequel elle restait confinée. Lorsqu’elle était arrivée, épuisée par une nuit de train peu reposante, elle n’avait pas compris l’accueil de sa grand-mère : elle s’était écroulée dans ses bras en pleurant « tu me manque tellement ma petite Catherine, tu devrais moins t’occuper de tes personnes âgées et venir plus souvent me voir » Catherine, s’était sentie complètement désorientée face au refus de sa grand-mère de sortir au restaurant :

« je ne préfère pas y aller j’ai mal à ma hanche…

– Tu m’avais pourtant dit au téléphone que tu étais contente de sortir avec moi…

– Oui mais j’ai changé d’avis, tu sais à mon âge… ; »

Catherine, était pourtant habituée aux personnes âgées, dans le train du retour elle avait ruminé les mots de sa grand-mère et cherché des explications à une attitude incompréhensible : Avant, jamais Mamie n’aurait baissé les bras pour une simple douleur à la hanche, elle n’était pas du genre à reculer devant l’obstacle, tout comme Catherine dont ses parents disaient volontiers « tu es le portrait tout craché de ta grand-mère ». La maison de retraite devait être responsable de ce changement de comportement, elle en était sûre ; il suffisait d’ailleurs d’observer, la manière dont s’y déroulaient les animations : dans cette maison animer consistait à faire du coloriage ou remuer des petits chevaux ou à se trémousser le derrière devant des résidents qui n’ont pas leur mot à dire ! ! !

Catherine pris le 2ème couloir de gauche à vive allure : cette réunion avec le directeur et le comptable avait été plus long que prévu : elle ne voulait pas faire attendre Mme Lambert qui lui avait dit qu’elle ressortirait pour l’occasion son beau chapeau ainsi que son manteau de fourrure, Catherine avait répondu en souriant qu’elle aurait l’air d’une SDF à coté de tant d’élégance…

En entrant dans la chambre qu’elle ne fut pas sa surprise de la voir allongée sur son lit, les pantoufles aux pieds…

« Mais Mme Lambert, vous n’êtes pas prête ?

–          Je suis un peu fatiguée et puis j’hésite à sortir. Vous savez, j’ai mal à ma hanche…

–          Mais, j’ai bloqué mon après-midi pour vous, j’ai refusé à 3 résidents qui s’étaient pourtant inscrit avant vous, vous ne savez pas ce que vous voulez ! ! ! Vous auriez pu au moins me prévenir… ce n’est pas gentil…que vais-je faire maintenant »

Mme Lambert s’était mise à pleurer, Catherine confuse revoyait en souvenir sa grand-mère pleurer et se sentait aussi dépassé que lors de la sa dernière visite, elle ne comprenait plus ce qui se passait. Pourquoi pleurait-elle ? Qu’avait-elle dit ?

Pour Mme Lambert le choc fut rude : elle n’avait pas dit à Catherine qu’elle ne voulait pas sortir, elle avait essayé de lui confier ce qui la tracassait… elle n’avait pas vu l’heure passer….Et voilà que Catherine qui lui faisait une leçon de morale à son âge ! Et puis lui dire qu’elle n’était pas gentille… Elle ne supportait pas qu’on lui dise qu’elle n’était pas gentille…son Père était mort alors qu’elle n’avait que 4 ans, sa mère avait du travailler très dur pour vivre et élever ses enfants : Mme Lambert avait vécu avec beaucoup d’anxiété ses séparations d’avec sa mère qui avait été obligé de la confier à sa Grand-mère par ce qu’elle était « trop instable » : lorsque sa mère la laissait, le dimanche soir, elle lui disait, « tu ne pleureras pas, tu seras gentille » Pendant des années, elle s’était forcé à ne pas pleurer, voulant rester gentille aux yeux de sa mère… Assurément, elle n’avait jamais supporté qu’on lui dise qu’elle n’était pas gentille.

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