14 mai 2012

Madame Lambert (la suite)

Posted in histoires d'animation tagged à 707 12 par yves clercq

Comme vous avez été bien sage, voilà la suite et fin de l’histoire de Madame Lambert.

Catherine pris conscience que sa réaction avait fait mal à Mme Lambert. Son premier mouvement fut pourtant de se rassurer en se disant qu’elle n’y était pour rien, que c’était de la faute à Mme Lambert qui ne savait pas ce qu’elle voulait… « A quoi bon me décarcasser si c’est pour avoir si peu de résultats. » En l’espace d’une seconde, elle repensa à sa grand-mère, qui avait refusé au dernier moment la sortie que Catherine avait imaginé et désiré pour elle, son sentiment de frustration et de colère dont elle s’était sentie coupable et cette même phrase qui avait résonné en elle durant tout le voyage de retour  « A quoi bon me décarcasser si c’est pour avoir si peu de résultats. » Elle fut surprise de constater qu’elle avait réagit envers Mme Lambert avec les mêmes sentiments de frustration et de colère qu’elle avait eu contre sa grand-mère, sauf qu’elle ne s’était pas interdite de les formuler. Elle sentait que son agressivité réveillait sa peur d’être jugée, de donner raison aux équipes qui trouvaient qu’elle perdait souvent son temps, en particulier à vouloir aider des résidentes comme Mme Lambert qui de toute façon était dépressive. Elle repensait à la déception de Mr Paul le jour où elle lui avait annoncé qu’il ne pourrait faire cette sortie avant les fêtes et la difficulté qu’elle avait à assumer tout regard de mécontentement. Elle aimait faire plaisir, elle avait peur de décevoir les résidents, elle avait trop besoin qu’on lui témoigne non pas de la reconnaissance, mais des signes de son utilité dans la maison. Elle réalisait combien elle avait du mal a accepter la fragilité des autres : Sans doute se sentait elle renvoyé à ses propres peurs de ne pas âtre aimé, à ses professeurs qui lui disait « tu es bonne à rien » à sa grand-mère qui lui disait « t’as pas inventé la poudre, mais t’es bonne…. Tu me ressemble »

Catherine, repris sa respiration et se remémora les mots qui lui avaient été donné en formation peu de temps auparavant. Le formateur avait expliqué qu’en matière de communication, il fallait se donner le droit à l’erreur, car il n’existe pas de solutions miracles en matière de relation d’aide et que la personne âgée nous renvoyait souvent à nos propres blessures. Et si l’interlocuteur était triste ou anxieux, il ne fallait pas forcément tenter de la rassurer en la persuadant que tout allait bien ou qu’on avait des solutions, mais plutôt de l’écouter en lui signifiant par des mots cette attention que nous lui portons. Le formateur avait insisté  sur le fait que s’intéresser au ressenti de l’autre, sans chercher à donner de solutions et croire que l’autre, même dément, ait ses propres réponses permettait généralement de soulager la personne. Notre simple présence, pleine d’attention, de respect et d’écoute permettait donc de rassurer l’autre en l’aidant à sentir que sa parole avait de la valeur et donc de le restaurer dans son identité défaillante.

Elle se rappela les exercices de reformulation qu’elle avait pratiqué :

« Mme Lambert, je constate que mes paroles vous ont fait mal…(silence)… Je vous demande pardon… »

Elle lui pris la main et murmura de la voix la plus douce possible :

«  Vous me semblez préoccupé… Vous me disiez que vous hésitez à sortir ?

Elle n’avait pas envie de parler à Catherine, de lui expliquer ce qu’elle ressentait : elle ne pouvait être comprise. Elle n’avait pas envie de réponses toute faite comme le lui avait faite la fille qui l’avait aidé à s’habiller le matin même ; elle avait essayé de se soulager en lui confiant ses peurs, mais n’attendait pas de réponse. La fille s’était empresser  de répondre par des banalités comme si le silence la gênait : « Mais vous êtes encore très jolie…moi je vous trouve très élégante, et puis ça vous fera du bien de sortir » Et tout en joignant le geste à la parole elle lui avait mis ses charentaises, et un gilet violet alors qu’elle avait sa belle robe bleue… « vous êtes très élégante » Ce genre d’argument qu’il fallait entendre l’énervait… elle était une vieille femme… Elle n’attendait pas qu’on lui prouve le contraire, mais plutôt qu’on l’aide à s’accepter comme elle, qu’on entende que pour elle sortir était un effort, qu’elle avait toujours eu peur des regards qui lui aurait dit « tu n’es pas gentille… tu es gênante » Au lieu de ça on essayait de la persuader qu’elle avait tord….

Si les mots de Catherine lui avaient fait mal et qu’elle s’était sentit honteuse de ses larmes, comme lorsque enfant on lui disait qu’elle n’était pas une gentille petite fille, le silence respectueux de son interlocutrice qui ne cherchait pas à empêcher ses larmes la rassura, elle se sentie invitée à ouvrir son cœur : plus les mots sortaient, plus Catherine écoutait, plus Mme Lambert se surprenait à dire tout ce qu’elle avait gardé dans son cœur depuis des années, comme un secret honteux : elle n’était pas folle, simplement vieille, manquant d’assurance, avec un cœur plus fragile qu’avant, parce qu’usé par la mort de son mari, l’absence de ses enfants et les soucis propres à toute vieille femme loin de chez elle. Sa maison lui manquait, oh, elle s’était faite rapidement au cadre chaleureux de la maison de retraite, mais elle avait pensé que pour s’y habituer il fallait tourner la page, elle n’avait donc pas amené les objets qui lui tenaient le plus à cœur, elle avait donné ses bijoux à ses belles filles et confié son chat à sa voisine. Elle se forçait à croire que ça avait été facile, elle s’interdisait d’être triste, de regretter, de penser au passé, et s’efforçait surtout de paraître à la hauteur et digne, pourtant… le soir, quand la veilleuse avait terminé son tour, elle s’effondrait seule dans son lit, elle se surprenait à fondre en larme, parler à son mari, appeler sa maman au secours quand elle se rappelait qu’il n’était plus là, à faire comme avant…. Elle avait bien essayé d’en parler au médecin, mais il ne l’avait pas entendu : il avait souri d’un air condescendant, il avait du la prendre pour une de ces folles que l’on voit déambuler dans les couloirs du 3ème étage ; il lui avait seulement prescrit un somnifère et un cachet en lui disant « allons, allons, ça ira mieux demain, un peu de bonne volonté… » Elle mourait de trop de bonnes volontés : elle se contrôlait en tout et pour tout, c’est ce qui avait provoqué sa chute : elle faisait tellement attention à ne pas pleurer, ne pas se plaindre, ne pas manifester le moindre signe de mécontentement, qu’elle en oubliait d’être elle même ! Alors que ces maudits cachets lui tournaient la tête, elle n’avait osé rien dire aux infirmières, elle n’aimait pas se plaindre, elle  avait peur qu’on lui dise qu’elle perde la tête, un peu de volonté suffirait ! Elle était allée à la salle à Manger comme si de rien était et n’avait pas vu la canne de Mr Dupont, concentrée qu’elle était à donner une image d’elle qui cacherait ses soucis…. Puis se fut le trou noir, le réveil dans une chambre d’hôpital, des couches, ou plutôt des protections comme disent les filles, personne pour lui dire où elle est, ce qui se passe, que des inconnus. L’angoisse, la peur d’être abandonnée, les blouses blanches qui disent de ne pas s’inquiéter, comme si on le faisait exprès, de sonner si ça ne va pas mais nous fait des reproche par la suite si on a sonné et que ce n’est pas grave… Puis, un jour, une ambulance vient nous prendre nous amène dans une maison dans un centre de rééducation, et un jour, le retour à la résidence… La peur de marcher, des regards, d’être prise pour une folle. Les toilettes intimes faites par des jeunes filles qui ne comprennent pas que c’est difficile, l’envie de mourir, la peur de mourir…

Ce matin là, Mme Lambert s’était réveillée en paix. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas eu une nuit calme et reposante pour l’esprit. La veille, elle s’était sentit rassuré de voir qu’elle pouvait enfin avoir le droit d’être triste, qu’au-delà des mots qu’elle pouvait exprimer, on lui avait autorisé à être elle même. Elle se sentait plus en confiance. Elle avait envie de vivre l’instant présent avec plus de sérénité. Elle avait enfin le sentiment que la petite fille inquiète qu’elle avait été et qu’elle «était encore parfois avait le droit de se montrer faillible. Elle se rappelait avec plaisir qu’elle avait eu le droit de faire des choix et  de douter, de tout simplement être encore femme.

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