3 mars 2014

lorsque les larmes sonnent l’alarme

Posted in vieillesse à 1402 23 par yves clercq

Un article de votre serviteur paru dans la revue géroscopie de février http://www.geroscopie.fr/

3306-000092

« Ne pleurez plus » « allons, ça va aller » « ne vous inquiétez pas, je suis là ». « Ce n’est pas grave, vous allez voir… ».

Nous sommes rarement à l’aise face à une personne qui pleure, d’autant plus si elle est âgée. Nous avons légitimement envie de la soulager, et nous pensons qu’en faisant disparaitre ses larmes nous l’aideront à aller mieux.  Pourtant, nos mots d’encouragements sont souvent pauvres, et loin d’apporter à l’autre le soulagement escompté, ils peuvent être plus une manière de nous rassurer nous-même, une manière de nous faire croire que nous sommes utiles, qu’une aide véritable apportée à l’autre.

Les larmes en tant que telle ne sont pas mauvaises. Elles sont le signe extérieur d’une émotion intense, souvent la détresse intérieure, mais parfois aussi d’une grande joie.  Si effectivement, elles accompagnent souvent le chagrin, nous les confondons parfois avec la tristesse, et ce n’est pas parce qu’elles ne se manifestent plus qu’il n’y a plus de chagrin ! Notre époque, à tendance, quand elles apparaissent, à vouloir les traiter comme un problème au point de recourir à la chimie pour les faire taire, en croyant soulager la personne « vous savez, avec les médicaments je ne pleure plus, mais la peine elle est toujours là, au fond de moi….mais je suis seule avec mon chagrin silencieux ». Les larmes auront sans doute disparues, la détresse pourtant demeure, enfouie au plus profond de la personne, elle risque de ressurgir sous une autre forme, repli sur soi, agressivité, trouble du comportement.

Nous avons tendance à sous-estimer la valeur des larmes : elles sont pourtant l’expression d’un besoin impérieux de se soulager, de vider son cœur, de partager à une oreille attentive ce qui envahie l’âme et déchire le cœur. Elles sont le signe que la personne à envie d’aller mieux, qu’au fond d’elle, elle est prête à partager l’indicible, à oser livrer ce qui fait mal pour s’en soulager. Dans le travail de deuil, l’étape des larmes est celle qui précède la phase d’apaisement : la seule condition, les laisser exister. Il n’est pas pathologique de pleurer, c’est un signe de bonne santé mentale !

Les personnes ont souvent de bonnes raisons de pleurer ; parfois, elles ont tellement retenues leurs larmes depuis des années, que c’est pour une broutille, un évènement anodin, que les digues du cœur lâchent. Loin d’être l’expression de l’aggravation d’un état dépressif, elles doivent résonner comme un appel : l’expression d’un lâcher prise, du besoin d’une main tendu et d’une oreille, un désir de passer à autre chose. « Les pleurs nettoient, pansent les blessures. La terre asséchée une fois humidifiée, se laisse transformer. (…) Empêcher (quelqu’un) de pleurer, ne pas aimer sa météo pluvieuse c’est le pousser à devenir indélicat »[1]

Il pourrait paraitre curieux que les larmes de la personne âgée puissent générer des attitudes contradictoires chez les professionnels du prendre soin : envie d’écouter et de faire taire l’autre, envie de prendre au sérieux son chagrin tout en le relativisant, envie de s’arrêter auprès de l’autre et de fuir la situation. Ces ambivalences sont normales : on se sent toujours plus ou moins responsables de larmes de l’autre, même si elles ne nous appartiennent pas. Sans doute parce qu’elles nous renvoient à nos impuissances à le sauver, à notre impossibilité d’apporter des solutions ou de donner la parole qui soulage.

Sans doute aussi par ce que la personne qui pleure, nous renvoie, comme en miroir à nos propres fragilités, à nos blessures cachées, particulièrement à celles que nous avons du mal à assumer.

Sans doute enfin par ce que la personne qui ne cache pas ses larmes nous rappelle qu’il y a des moments dans la vie où nous ne pouvons pas tout maîtriser.

Dans un univers trop souvent régit par les protocoles et les normes de toutes sortes qui ne laissent finalement que peu de place à l’imprévu, les larmes des personnes sont peut-être aussi une manière de sonner l’alarme, une manière de dire « je ne suis pas qu’un objet de soin, je ne suis pas qu’une chambre à nettoyer, je ne suis pas un protocole ». Elle nous renvoie parfois comme une claque, qu’avant d’être une organisation millimétrée et calibrées à la minute près, le travail de soin est un travail d’accompagnement qui demande de l’attention et de la présence à l’autre, ce qui convenons-en, ne rentre pas beaucoup dans les critères qui déterminent les ratios de personnel soignant.

Ecouter la personne qui pleure n’est pas une perte de temps. C’est du temps de gagné, car cela évite d’autres pertes de temps.  Les larmes sont l’expression d’un besoin d’exister aux yeux de l’autre, si elles ne sont pas entendues, ce besoin d’exister risque de se déplacer ailleurs, dans des symptômes qui au final mobiliseront le temps et l’énergie des équipes. Les coups de sonnettes à répétition, les plaintes somatiques, les propos agressifs, les demandes impossibles sont autant de manière inconsciente que développe une personne pour se débarrasser de larmes silencieuses qu’elle s’est parfois elle-même interdite de verser. Ecouter ne nécessite pas forcément beaucoup e temps : il exige de la disponibilité intérieure, l’acceptation, par l’écoutant de ses propres limites et fragilités.

« Je vous remercie, ça fait du bien de pleurer ; je me sens mieux » .Exprimer sa peine, oser partager ses larmes est un acte beaucoup plus courageux qu’on ne l’imagine : c’est un cadeau que nous fait la personne. Elle nous offre un peu d’elle-même, elle nous confie une part de son intimité. Elle ose faire confiance en notre capacité à la respecter et à ne pas nous approprier ce qui ne nous appartient pas.

Le poète John Lance Cheney écrivait que « L’âme n’aurait pas d’arc en ciel si les yeux n’avaient pas de larmes. ». Sommes-nous suffisamment reconnaissant vis-à-vis de ceux qui nous font l’honneur d’être, l’espace d’un instant, les peintres de leur âme ?


[1] Tim Guénard- Tagueurs d’espérance

Publicités

2 commentaires »

  1. lemonnier said,

    Merci Yves Clerc pour les éclairages chaque fois plus qu’utiles, tant pour le travail d’animation que pour la vie quotidienne avec les autres et … avec moi-même.

  2. Merci pour cet article éclairant. On néglige trop souvent cet aspect « libérateur » des larmes. J’aime beaucoup la phrase de Tim Guénard que vous citez qui pourrait résumer à elle seule l’ensemble de ce texte.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :