3 mars 2015

souvenirs, souvenirs….

Posted in billet tagged à 909 43 par yves clercq

Les souvenirs peuvent être réactivés, explorés, revisités.  Ci dessous une contribution au numéro 53 de février à la revue geroscopie.fr sur l’influence des souvenirs et les moments privilégiés de leur évocation.

On associe souvent vieillesse et souvenir et naturellement,  il est courant de proposer des animations centrées sur le passé, des construire des espaces évocateurs de mémoire, de centrer les discussions sur l’autrefois, quand la personne était censée être plus jeune. On crée des « jardins des senteurs » pour éveiller les souvenirs des résidents, on décore l’établissement avec des photos « du passé », on propose des chants d’autrefois, des expositions sur l’école autrefois, de la cuisine d’avant, des jeux du passé…

Si, l’intention est positive, il est toutefois nécessaire de s’interroger sur le sens et les conséquences possibles de cette référence  à « leur passé » : de quel passé parle-t-on ? Est-on certain que notre vision du passé corresponde à la manière dont ils l’ont vécu ? Quel sens y-a-t-il à centrer les personnes sur un passé qui n’existe plus, le risque étant alors d’enfermer les personnes dans nos présupposés,  de ne plus les voir comme des acteurs à part entière de leur vie, de les conforter dans l’idée qu’ils ne sont plus intéressant car dépassé ?

Pourtant , à y voir de plus près, leur époque ce n’est pas hier, mais bel et bien aujourd’hui Ouvrir le tiroir des souvenirs a sans nul doute un effet stimulant : tel une madeleine de Proust, la réminiscence revêt sans nul doute des aspects positifs indéniables. Mais attention à ne pas projeter sur la personne notre appétence à la nostalgie et à l’évocation du bon vieux temps !

Si l’évocation du passé peut avoir de réels effets positifs sur la personne, il existe un travers qui consiste à ne plus voir les personnes qu’au travers de ce  passé supposé et de ne plus être en mesure d’entendre ce qu’elle a à nous dire de son présent.  Si madame Dupont refuse la douche on risque alors de chercher l’explication dans ses habitudes de vie, alors que simplement elle ne trouve pas agréable de se faire doucher par quelqu’un.  Si mr Lambert stocke pain , fruit, chocolat, bonbons au fond de son tiroir, on risque d’évoquer à juste titre son traumatisme lié aux privations de la guerre et de l’après-guerre, et de ne pas entendre que son comportement reflète avant tout ses peurs présentes :  un sentiment d’insécurité, la hantise d’une dépendance qu’il traduit par la peur de manquer, le besoin de contrôler son univers direct et par le sentiment qu’il ne peut compter que sur lui-même.

Sans s’en rendre compte, nous risquons tout simplement de passer à côté de la personne, en oubliant que ce qu’elle dit, fait ou pense est avant tout une réalité de l’instant présent.

Certes nos anciens ont une mémoire et il est nécessaire de l’entretenir, certes ils sont une mémoire et nous relie à notre histoire et à un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, certes, on nous explique que vieillesse et mémoire ne font pas bon ménage, mais pourquoi donc s’acharner à vouloir forcer une personne à se rappeler un passé qui peut aussi la renvoyer à un présent parfois douloureux ? Pourquoi prendre le risque, au contraire,  d’éveiller des souvenirs douloureux dont l’émergence risque d’envahir le quotidien de la personne ? N’existe-t-il pas alors  un risque d’enfermer la personne dans une sorte de mélancolie qui, loin de l’aider à faire avec la vieillesse et la dépendance, rende plus difficile son investissement dans l’instant présent ?

Ceci étant, l’évocation des souvenirs représente  pourtant  un levier puissant pour la relation à l’autre, un passage  nécessaire dans le travail de deuil du domicile ou d’acceptation de soi. L’évocation du passé, lorsqu’elle est accompagnée peut vraiment aider les personnes à puiser en elles-mêmes l’énergie et les stratégies d’adaptation nécessaires afin d’investir l’instant présent et se projeter dans l’avenir, malgré des dépendances ou des perspectives pas toujours réjouissantes.

Ouvrir les tiroirs des souvenirs c’est aussi ouvrir le tiroir des souvenirs douloureux, de la mémoire refoulée, des traumatismes latents s dont l’évocation fait parfois aussi mal qu’au premier jour. En ce sens, ouvrir le tiroir des souvenirs douloureux, c’est aussi entrouvrir les portes de l’apaisement et de la  résilience. La vieillesse, est une période de la vie qui peut  permettre d’accéder à des dimensions nouvelles de soi, particulièrement à une forme potentielle d’apaisement ; cela nécessite de se confronter aux zones de turbulence de sa vie non cicatrisées, de les identifier, de les nommer, de les partager avec un interlocuteur capable de l’accueillir .

Si la vieillesse et l’entrée en institution peuvent malmener l’identité et l’image de soi elles représentent aussi une opportunité  pour accéder au lâcher-prise, à un nouveau regard sur soi et sur sa vie. Faire appel à la mémoire des personnes et solliciter leur expérience de la vie peut alors  être un formidable levier qui leur permette de renouer avec ce qu’elles sont, de faire la paix avec leur passé,  de se réinscrire dans une temporalité malmenée par la confrontation à la perspective de sa finitude.

Solliciter les souvenirs des personnes engage l’interlocuteur qui les sollicite et n’a de sens que si l’institution en fait quelque chose,  accepte les risques que cela peut induire,  permette  une vraie rencontre, qui aide la personne à mieux se resituer dans la relation avec elle-même et avec les autres.

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Un commentaire »

  1. Thomas said,

    Les souvenirs jouent un rôle important pour les personnes âgées et il faut trouver un moyen d’en discuter. Voici un lien sur un groupe de bénévoles qui jouent les « passeurs de mémoire », c’est une initiative incroyable ! http://unis-cite-73.over-blog.com/2015/03/passeurs-de-memoire-aux-clematis.html


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